les vacances d'une conteuse en marche : mettre des roues sur son chemin

30/08/2012 08:36

16 juillet – Départ de l'Orange bleue au kilomètre 4934

Une amie de Corrèze m'a souhaité «bon retour»; mais pour moi c'est un aller.Et un départ.

J'appréhende mes douleurs. Marie m'a répété l'expression de Peter : « il faut arriver à faire le silence dans son corps », c'est-à-dire le vider de ses tensions. En tout cas ne pas en rajouter. Je ne pars pas pour un exploit sportif, mais à ma mesure c'est quand même un défi. Si en aucun cas je dois considérer une interruption comme un échec, je sais que je serai fière d'arriver à Saint-André (31420) à vélo.

Je pressens que c'est une occasion unique de faire une moyenne distance, seule, en prenant le temps. Je ne suis pas attendue, personne ne s'inquiète pour moi. C'est du moins ce que j'espère.

 

LACAVE – Km 4987 soit 53 kms – Pas mal pour une 1ère demi-journée.

Deux baignades dans la même Dordogne.

Quand on part de chez soi, surtout quand on a habité longtemps au même endroit et qu'on a été un peu curieux des alentours, il se passe un moment avant que l'itinéraire soit une découverte. Pourtant, on ne l'a pas forcément pratiqué à vélo. On ne s'est pas arrêté aux mêmes endroits. Mais aujourd'hui, j'ai quand même dépassé les limites de mon territoire, plus ou moins. Montvalent et son cirque, Meyronne, Lacave, j'y étais venue mais en voiture et il y a longtemps.

La Dordogne, ses falaises, ses villages m'émeuvent toujours.

Je suis dans une ferme auberge, entourée d'oies et de canards, au menu du soir : j'ai dîné d'une simple salade de riz, courgettes et tomates les pieds dans l'eau. Je ne serai responsable d'aucune amputation de cuisse chez ses volailles.

 

Vendredi 17 août

Lacave, 8 h, j'ai froid : deux couches dont un pull, gants de soie, écharpe, je n'ai quand même pas mis les chaussettes. La nuit a été longue mais courte. D'instinct j'ai choisi la ferme auberge plutôt que le camping au bord de l'eau. J'ai bien fait, mais le son du concert est monté. Alors couchée à 20h30 je n'ai pu dormir avant ? ? ?

J'ai mis des gants pour venir du camping et à la radio le sujet phare est la canicule. J'ai toujours mon pull. J'espère arriver à Gourdon avant la grosse chaleur. Et s'il suffisait de pédaler sous 40°C pour faire fondre les bouées. Le patron du bar me propose des croissants sortis du four : c'est pas encore aujourd'hui que je vais dégonfler la bouée.

Je le vois traverser la salle d'un pas décidé. Sur le mur d'en face, dans son cadre, une montgolfière est de travers.

J'ai bien roulé jusqu'à Gourdon et puis j'ai cherché un lieu pour passer l'après-midi caniculaire au frais et à l'eau : sur ma route ou presque un centre de détente avec piscine, jacuzzi etc... J'ai choisi la baignoire à remous : massage, détente et fraîcheur, trois en un. Et puis il a fallu repartir. Encore toute fraîche je ne me suis pas rendue compte tout de suite de l'ampleur de la chaleur. L'air brûle dans les descentes. Je me suis arrêtée avant la montée. Petit bar où on fume en regardant des films d'horreur. Je bouche mon nez et mes oreilles.

Catus, le lac vert. Une rencontre avec papi Jean-Paul et Max son petit-fils arrivés du Nord. Le grand-père a soif d'aventures, est curieux de mon vélo, est nostalgique de ses exploits passés alors je raconte. Je suis invitée à partager le rosé, « non merci les merguez », et je les emmène au Burkina, pourquoi pas. Le rosé a été apporté par Ève, la maman de Max et les glaçons par Areski (nommé après-ski par J.P.). Lui, connaît Cuba.

Tente plantée entre deux campings cars. La nuit est interrompue et je me réveille plus tard que prévu.

 

Samedi 18 août

A jeun jusqu'à Luzech. 8H30, aucun des deux cafés n'est encore ouvert. Pourtant il y a brocante.

Je roule jusqu'à Moncuq, deux courses, pause abricots au bord de la route et Lauzerte sans plaisir, avec juste une obsession, trouver le bon endroit pour me poser, me rafraîchir, dormir. Je l'ai presque trouvé : une chambre d'hôtes sans chambre mais où les hôtes m'invitent à rester. Piscine à volonté. Un litre d'eau engloutie et tentative de sieste avortée à cause de voisins criants. Je propose une leçon de natation à Maëlys, 6 ans, une petite belge dont le papa tatoué me raconte quatre années d'aventures à la Réunion, Madagascar et Afrique du Sud. Et aussi la Roumanie car sa femme est roumaine. J'écoute, j'aime aussi qu'on me raconte. Chacun son tour.

Je vais dormir là ce soir et partager la table d'hôtes  : il est 18h, j'ai très faim, je suis épuisée et j'apprécie l'air qui s’engouffre sous la ramure du tilleul.

 

Sur la route, à vélo, ce que j'aime, ce que j'aime moins :

Je déguste le soleil sur le visage en plein midi : il me confirme que je roule vers le sud. Au sud, est mon amour. Mon amour est mon soleil.

Je goûte l'arrosage d'un champ de maïs quand il oblique vers la route. Mais je préfère voir pousser le mil, moins « boit sans soif ».

Je hèle les tournesols inopportuns dressant leur tête ensoleillée par-dessus les épis de maïs. Mais je plains la grande fratrie en berne, quand l'or des pétales s'est éteint.

C'est un plaisir de longer des jardins d'abondance au bord d'une rivière et leurs dompteurs penchés à la fraîche. Et ce petit salut qu'on se fait de la main quand on s'aperçoit...

Je goûte l'ombre des arbres. Mais quand le feuillage n'est pas assez dense et que le vent fait onduler les branches, je vois la route qui danse. Je roule sur une dentelle d'ombres et lumières, la route ondule à mon approche se couvrant de bosses. J'affronte les muscles bandés la bande de macadam en 3D, surtout quand elle glisse vers la rivière.

Régulièrement je demande à mes poignets, mes épaules de faire silence : relâchement, respiration, tout va bien, mon ventre roule sur mes cuisses comme la pâte à lever dans les mains du boulanger.

Parfois je roule sur une route plus passante. La plupart des automobilistes s'écartent comme il convient. Je serre à droite mais en restant sur la partie correcte. La grande compensation est de se sentir glisser aussi silencieusement qu'une boule sur un tapis de billard. C'est un peu équivalent en voiture à prendre l'autoroute en alternance avec les nationales ou départementales. A vélo c'est l'échelle en-dessous ; je n'épouse les rouges que si je ne peux pas faire autrement et je les quitte le plus tôt possible, les jaunes, de temps à autres et tôt le matin. Aussi, dès que possible, mon itinéraire suit les pistes blanches et les rivières.

Le soir, je trace au stylo l'itinéraire parcouru dans la journée. Et je me remémore les anecdotes de la journée : j'admets un sentiment de fierté. Léger. J'ai roulé tout ça !

Aujourd'hui, il me semble que j'ai parcouru la moitié du chemin. Depuis Lauzerte mon compteur refuse de compter. Je l'ai tapoté, il ne veut rien savoir. Ça ne m'empêchera pas de rouler.

 

Dimanche. KM 5110

Le compteur s'est remis à tourner. J'étais prête à 7h30 quand Anne s'est levée : le temps que je charge mon vélo, elle m'avait préparé un petit déjeuner. « Tu n'allais quand même pas partir le ventre vide ! ». Adorable.

J'ai bien dormi. Les 17 kms jusqu'au marché de Moissac, je ne les ai pas vus passer : un café, quelques brugnons et prunes pour la route. Me reste du Gaspacho et des croûtons à l'ail et un yaourt de brebis. Hier mon jus de fruits a fermenté dans la bouteille !

Du coup ce soir à Saint-Orens, chez Christiane, je n'ai pas grand'chose dans la musette. Mais dans le jardin, nous avons secoué les pruniers : reine-claudes et mirabelles à volonté. Et demain nous irons au marché de Mauvezin.

KM 5195 : 85 kms aujourd'hui, j'ai abusé ! Et c'est vrai que je me sens épuisée.

 

En plus j'ai été mordue par un gentil chien. Quand j'ai redémarré après l'avoir caressé, il a bondi par derrière et sans que je le voie venir m'a croqué un morceau de cuisse. Hurlement dans la savane tarn-et-garonnaise. « On s'excuse » me dit la mamie désemparée : sort la Bétadine mais n'a pas de sparadrap : ça saigne, il a pas fait semblant l'animal ! On improvise un pansement avec du coton, une bande élastique et du scotch d'emballage. « Ça colle bien » dit papi Odé: oui, pendant une demi-heure, pourrai-je lui répondre.

J'ai été un instant découragée, jusqu'à Beaumont-en-Lomagne. Là sur un banc au frais d'une halle classée, j'ai retiré le succédané de pansement qui pendouillait lamentablement par dessous ma jupe. J'ai raconté le fait divers aux trois ancêtres du banc d'à côté, compatissants. Pas si grave, après tout Titan est vacciné.

Tentatives avortées de trouver un lieu de baignade. Ma première est un lac réservé à la pêche. Mon second est une piscine hurlante. Chez Christiane, j'aurai la bénédiction pour remplir la baignoire d'eau froide.

Comment j'ai atterri ici ? Une envie de lit. Un coup de fil au bord de la route. « C'est complet, mais essayez à ce numéro ». C'est à 10 km de là, il est 15h, il fait au moins 37°C, vu l'air chaud qui m'habille dans les descentes. Je n'ai presque pas utilisé l'assistance aujourd'hui, je mets les gaz et j'arrive liquéfiée au sommet de la colline.

J'ai décidé de ne pas bouger demain. Et si je finissais mon roman ?

 

Lundi 20 août -

Journée minimaliste à St-Orens près Mauvezin dans le Gers. Aujourd'hui c'est la foire aux aux, et y a plein de zozos. Christiane et Caramel sont contentes. Elles voient du monde. Elles reçoivent des sourires pour l'une, des caresses pour l'autre. Christiane aide Roger ou Robert, à faire des toasts de rillettes de canard. Caramel attend qu'une tartine s'échappe des mains de sa maîtresse. Je confirme, les rillettes sont bonnes, mais je n'en ai pas envie.

Quelques courses, deux siestes, quelques mots rajoutés à mes écrits, deux buissons de lavande taillés et la journée s'achève où le rêve d'une bonne nuit devient réalité.

 

Je dois bien reconnaître que mon caprice de lit n'a pas que du bon : il faisait meilleur à dormir dehors. J'ai l'impression d'avoir plus chaud immobile sur le lit qu'en plein soleil sur le vélo. C'est comme si mon corps avait emmagasiné la chaleur et me la ressortait par bouffées. Alors je m'asperge d'eau froide et ça va mieux.

 

Mardi – 13h30 arrivée à Saint-André après cinq heures de vélo et juste une pose café à Samatan.

Je jubile. J'y suis.Je ne regrette pas d'avoir troqué les chaussures de rando contre la selle de vélo : les douleurs sont autres et me paraissent moindres.

J'ai fini d'écrire mon roman en roulant.