Chemins privés
- Vous ne balisez pas, seule sur les chemins ?
- Non, je suis les chemins balisés, marqués de rouge et or, fléchés. Les autres, ceux qui coupent mon chemin tatoué, je les plains.
Ils sont comme ces mendiants, assis la main tendue, une pancarte devant eux : "pas de logement, pas de travail, cédez-nous un peu de votre monnaie..."
Quand je suis, sure de mon pas, sur le droit chemin, je les regarde de travers, ces chemins de traverse. Ils ont pourtant tout pour plaire et je me demande : mais, de quoi tous ces chemins, toutes ces propriétés sont-elles privés ? Du sens de l'hospitalité ? du goût des autres ? de curiosité ? ou pire encore d'amour ?
L'autre jour, ayant manqué un chemin marqué de vert, parce qu'il étati caché, embroussaillé, embourbé, bref, pas entretenu, j'ai continué d'un bon pas sur le chemin principal : d'après la carte IGN, il semblait traverser une propriété. L'ensemble des bâtiments était accueillant, bordé de fleurs et je distinguais en effet, de l'autre côté de la cour, la suite potentielle de ma randonnée.
Sans me méfier, je passais entre deux poteaux de pierre sur lesquels auraient pu s'appuyer les vantaux d'un portail ferroné. Quand tout à coup, une sonnerie, digne de la sirène des pompiers de Paris, retentit. Force décibels dans ce coin tranquille. J'ai sursauté. Le portail virtuel m'avait claqué en pleine figure. La propriétaire est sortie d'un bâtiment, le sourire à l'envers.
- Merci de ressortir au plus vite, sinon ça va continuer de sonner.
D'hurler, voulait-elle dire. Pas de bouton stop ?
- Le chemin, vous l'avez manqué. Mais,... vous n'allez pas y arriver, avec vos chaussures ! C'est trempé.
Cette charmante hôtesse - puisqu'elle avait censuré le droit chemin et qu'elle savait l'autre impraticable - aurait pu me faire traverser son lopin et me permettre de rejoindre le tronçon praticable. Elle ne s'est pas doutée qu'elle venait de me donner un précieux conseil.
Puisque je n'y arriverai pas "avec mes chaussures", j'allais le tenter sans. Ainsi, grâce à elle, j'ai retrouvé le plaisir de la boue tiède qui remonte à travers les orteils. Cinq cent mètres plus loin, la sirène continuait son chant.
Un ami à qui je parlais de ma parcelle me disait : "si t'est propriétaire, t'es rien".
En tout cas, hélas, trop souvent, les propriétaires semblent privés de l'essentiel : la joie de vivre, libres...